Hervé Gaymard et la Palestine

Le site de l'assemblée nationale, a l'occasion du vote sur la palestine, n'ayant fait figurer nulle part le nom des députés savoyards D.Dord et H. Gaymard, nous les avions interrogés. Voici la réponse d'Hervé Gaymard, député et Président du Conseil Général de Savoie;
Vous m’avez écrit à l’occasion du récent débat à l’Assemblée Nationale, sur la reconnaissance de la Palestine. Je voudrais vous expliquer ma position sur ce sujet douloureux et important.
Le conflit entre Israël et la Palestine est passionnel. Pas seulement sur ces terres trop promises, mais également en France. Il est vrai que tant de souffrances, de violences, et d’injustices, ne peuvent laisser indifférent. Il est vrai aussi, que selon du point de vue où l’on se place, ou que la vie vous a placé, l’appréciation peut être différente, jusqu’à engendrer des positions inconciliables. C’est ainsi que certains de nos compatriotes embrassent la cause israélienne, ou palestinienne, comme s’ils avaient besoin d’une nationalité de substitution.
Ce n’est pas mon approche. De très longue date, je me suis passionné pour le Moyen-Orient, l’histoire de ses civilisations, de ses peuples, de ses religions. J’ai tenté d’explorer ses passions, ses contradictions, ses beautés, et ses drames. Mais j’ai toujours tenté de ne pas être l’homme d’une cause, même si je n’ai jamais tu mes indignations, ni mes chagrins.

J’ai eu la chance, entre août 1990 et décembre 1992, de vivre et travailler au Moyen-Orient. Je vivais au Caire, mais ma responsabilité professionnelle m’amenait à voyager chaque mois, dans un des pays de cet immense losange qui va de la Turquie à la Somalie, et de la Libye à l’Afghanistan, y compris Chypre et Israël. J’allais au moins quatre fois par an en Israël, et dans les territoires palestiniens occupés (Jerusalem-Est, Cisjordanie, Gaza), pour évaluer la situation économique, financière et sociale, souvent trop négligée.
De juillet 1995 à octobre 1996, alors membre du gouvernement, secrétaire d’Etat aux Finances, j’ai été chargé par le Président de la République, de négocier le règlement de la dette syrienne, épineux problème, plus diplomatique que financier d’ailleurs. Devenu entretemps député, j’ai publié un article, à l’automne 1994, intitulé « Pax economica ?

L’économie de la paix au Moyen-Orient ». Le 29 octobre 1995, j’étais à Amman, chef de la délégation française, à l’ouverture de la conférence économique, qui s’inscrivait dans le processus de paix d’Oslo. Les femmes et les hommes de bonne volonté étaient confiants et constructifs. Nous avons été reçus à 18 heures par le roi Hussein de Jordanie, à 20 heures par Shimon Peres, et bien après minuit, comme à l’habitude, par Yasser Arafat, dont j’avais fait la connaissance un an auparavant, grâce à Leïla Shahid, Représentante de la Palestine à Paris. Il nous semblait rêver de rencontrer ces hommes, qui s’étaient entretués depuis un demi-siècle, dans le même lieu, et tenir un discours alors convergent. Hélas, le 4 novembre suivant, ce rêve a été fracassé par l’assassinat d’Itzhak Rabin.

J’ai eu la chance, jusqu’en 1997, d’être de tous les déplacements du Président Chirac au Moyen-Orient, notamment les 22 et 23 octobre, en Israël et Palestine. J’étais à Yad Vashem, sur la via dolorosa, à Sainte-Anne, à Ramallah, lors de son discours devant le Conseil National Palestinien, puis à Gaza, pour l’inauguration du port en eau profonde. Ce sont des évènements que l’on n’oublie pas.
Depuis, je n’ai cessé d’essayer de suivre l’évolution de la situation, par mes lectures, mes conversations, et des déplacements, dont le dernier, privé, à Jérusalem, au printemps 2013, pendant lequel j’ai eu la chance, grâce à un ami journaliste vivant là-bas, de pouvoir aller à Hébron, dans le secteur explosif du caveau des Patriarches, de réaliser concrètement ce qu’est le mur de séparation, et de me rendre au cœur des implantations israéliennes, qui croissent de façon exponentielle au cœur de la Palestine.
Pardonnez-moi ce long prologue, mais il n’a d’autre objet que vous expliquer, que comme citoyen et élu de la Nation, je n’ai jamais traité à la légère la question qui nous réunit aujourd’hui.
Sur le fond, ma position est cohérente avec celle exprimée par tous les présidents français depuis le Général de Gaulle. Je suis favorable à l’existence de deux Etats, Israël et la Palestine, dont les droits à la sécurité doivent être garantis, reconnus internationalement, et qui bien sûr se reconnaissent mutuellement, ce qui d’ailleurs est loin d’être acquis par nombre d’extrémistes de tout bord. Je pense aussi que Jérusalem doit avoir un statut particulier, et que doivent être traitées les questions capitales du « droit au retour », des implantations, et de la renonciation au terrorisme.
Je n’ai pourtant délibérément pas pris part au vote à l’Assemblée Nationale. Ce n’est pas dans mes habitudes, et je voudrais vous expliquer quelles sont mes raisons.
Je passe rapidement sur la posture tactique du groupe socialiste, qui a voulu anticiper sur une initiative communiste et écologiste. Ces considérations politiciennes me sont étrangères, et encore davantage quand l’on traite de sujets aussi graves.
Sur le fond, je suis favorable à la reconnaissance de l’Etat Palestinien. Mais je pense qu’il faut respecter la répartition des pouvoirs, instituée par notre Constitution. La reconnaissance d’un Etat est de la compétence du pouvoir exécutif, puis ratifiée par le pouvoir législatif. Une résolution du Parlement n’a aucune valeur juridique, et un tel procédé, n’a d’autre effet que de brouiller les messages, et d’entretenir une ambiguïté coupable.
En un mot : que le pouvoir exécutif prenne ses responsabilités. Et en tant que parlementaire, je prendrai les miennes, conformément à la Constitution de notre République.
Voilà, cher Monsieur, les quelques réflexions que je voulais soumettre à votre attention, en vous remerciant encore de m’avoir fait part de votre sentiment.
Croyez à l’expression de mes sentiments dévoués.
Hervé Gaymard
les photos sont de la rédaction

