la population se trouve dans une apathie politique totale, dans la privatisation la plus complète

« La population ne participe pas à la vie politique : ce n'est pas participer que de voter une fois tous les cinq ou sept ans pour une personne que l'on ne connaît pas et que le système fait tout pour vous empêcher de connaître. Mais pour qu'il y ait un changement, qu'il y ait vraiment autogouvernement, il faut certes changer les institutions pour les gens puissent participer à la direction des affaires communes ; mais il faut aussi et surtout que change l'attitude des individus à l'égard des institutions et de la chose publique, de la res publica, de ce que les Grecs appelaient ta koina (les affaires communes). Car aujourd'hui, domination d'une oligarchie et passivité et privatisation du peuple ne sont que les deux faces de la même médaille. » « Je ne suis pas pessimiste, mais la situation est effectivement grave. Les gens veulent ce mode de consommation, ce type de vie, ils veulent passer tant d'heures par jour devant la télé et jouer sur les ordinateurs familiaux. Il y a là autre chose qu'une simple manipulation par le système et les industries qui en profitent. Il y a un énorme mouvement — glissement — où tout se tient : les gens se dépolitisent, se privatisent, se tournent vers leur petite sphère privée — et le système leur en fournit les moyens. Et ce qu'ils y trouvent, dans cette sphère privée, les détourne encore plus de la responsabilité et de la participation politique. » « La passion pour les objets de consommation doit être remplacée par la passion pour les affaires communes.»
« Dans la phase actuelle la population se trouve dans une apathie politique totale, dans la privatisation la plus complète. Chacun vaque à ses affaires, écrit ses poèmes, achète sa vidéo, part en vacances, etc. Je crois que pendant une période comme celle-ci le rôle de ceux qui pensent la politique et qui ont une passion politique (une passion pour la chose commune) est de dire à voix haute, même s'ils sont peu entendus, à la population ce qu'ils pensent. De critiquer ce qui est, de rappeler aussi au peuple qu'il y a eu des phases dans son histoire où il a lui-même été autrement, où il a agi d'une façon historiquement créative, où il a agi comme instituant.» « On a ce que j'ai nommé depuis trente ans une privatisation sans précédent dans notre histoire. C'est-à-dire la poursuite de petites jouissances dans un monde qui est pour les gens sans aucun projet, sans aucune perspective, sauf leur petit bien-être individuel — ce que j'appelle l'onanisme consommationniste et télévisuel. Ça ne va pas plus loin. On vit dans une société de lobbies et de hobbies. Ça marche, mais jusqu'à quand ? Il ne faut pas oublier que l'énorme succès du capitalisme s'appuie, entre autres, sur une destruction irréversible des ressources biologiques que trois milliards d'années ont accumulées sur terre. Il y a là une sorte de barrière contre laquelle on est précipités à toute vitesse. La véritable démocratie naît en occident précisément comme la tentation du peuple de s'autogouverner, c'est-à-dire de faire sa propre loi. Mais pour cela, il faut que la société incorpore en elle-même une énorme dose de réflexivité, de réflexion sur soi-même. La vraie démocratie, c'est le régime de la réflexivité. Et la vraie démocratie est un régime réflexif parce que c'est un régime délibératif. Il implique la libération de l'activité collective, une passion pour la chose publique. Et l'instauration d'un régime vraiment démocratique exigerait le déploiement à grande échelle d'une telle activité et d'une telle passion. Or on n'en voit pas les signes. Phénomène d'autant plus angoissant qu'encore une fois, nous courons contre ce bloc de granit qu'est l'impasse écologique. »

