Le Monologue du Nous

Nous avons perdu nos illusions, et chacun de nous se croit fortifié par cette perte, fortifié dans sa relation avec les autres. Nous savons cependant que nous y avons égaré quelque chose car la buée des illusions nous était plus utile que leur décomposition. Nous oublions ce gain de lucidité dans son exercice même. Nous aurions dû depuis longtemps donner toute sa place au durable, mais la séduction s’est toujours révélée plus immédiatement efficace. Nous avions toutes raisons de penser grâce à notre époque qu’une approbation, si elle est massive, ne peut qu’assurer l’avenir. Nous avons vite déchanté sans comprendre d’abord qu’il n’en va pas de l’engagement collectif comme du commerce, et que les lois de ce dernier ne provoquent que des excitations éphémères. Nous n’avions pas mesuré non plus à quel point l’espace collectif, celui que, de fait, nous respirons tous, était désormais dénaturé par ces excitations. Nous voulions initier du partage et de la reflexion dans un espace imperceptiblement orienté par des informations conçues pour intensifier l’égoïsme et satisfaire ses désirs immédiats...
Nous sommes naturellement un et volontairement multiple, mais la difficulté est ensuite de faire que ce multiple soit un. Nous voudrions que Nous soit une personne-une personne et non pas un individu-et qu’il soit cependant capable d’affirmer sa diversité sous un visage...
Nous pensons que notre volonté fondamentale de détruire les illusions protège nos actions dans un monde où la dissolution de tous les repères sociaux se double du perfectionnement continuel des systèmes de surveillance et de repression. Nous regardons pourrir les restes de la gauche et fleurir les idées de droite tandis que devient populaire le seul parti de ce bord là que tous les autres ont cru marginaliser...
Nous voulions en finir avec l’illusion, grâce à la pratique du desespoir, mais la pratique obstinée du nous exprime en soi une sorte d’espoir naturel.....
Le Monologue du Nous, Bernard Noël édition POL

