Quand les mains des ouvriers sont vides

Enfants, en Tarentaise comme tous les « fils d’usines », nous vivions dans la crainte de la fermeture de l’usine. Nous savions inconsciemment que nos vies dépendaient de cet alignement de cheminées sentinelles où, chaque jour, nos pères se rendaient pour bâtir la richesse de la vallée.
Je me souviens de ces hommes courbés, joviaux pourtant, aux mains prégnantes et habiles, aux visages charbonneux qui, dans les lueurs de nos nuits, jusqu’au bout des fatigues, brassaient le carbure, affinaient le carbone ou le graphite.
Beaucoup étaient venus de loin espérer un peu de pain et de racines qu’ils avaient perdues à l’autre bout du monde. Les cités ouvrières étaient un incroyable concert d’accents cabossés, de musiques et de solidarités entrecroisées, de saveurs qui affichaient tous les menus des continents. Un monde en réduction sur lequel planait la menace insaisissable, confuse, prête à annuler ces vies, ces espoirs emmaillés au fil du siècle.

Parfois elle se précisait, l’usine perdait des hommes au gré des licenciements incompris, au nom d’intérêts froids et lointains et dont la soudaineté pouvait d’un moment à l’autre ouvrir de nouveaux drames familiaux, de nouvelles errances.
Parce que c’est cela que nous redoutions : devoir partir, affronter l’incertitude des ailleurs, quitter cette vallée que nos pères, par leur acharnement à bâtir et leurs savoir-faire avaient fait terre à vivre et à aimer. Je me souviens de ces hommes aux mains lourdes, capables à deux longs sentiers de distance de tourner la meule de Beaufort, le pain d’acier ou la pâte de carbone. Je me souviens de leurs visages usés d’avoir tout donné pour un peu de dignité, de ce ballet des cars qui posaient devant les usines ces ouvriers vivant entre fours et sillons
La menace aujourd’hui est devenue réalité pour mes frères de Graph’tech. Elle est tombée comme la foudre fait tomber les grands arbres, gommant d’un coup une espérance, un futur que l’on imaginait clair. Savent-ils ce qu’ils font ceux qui, d’un trait de bourse, font basculer des vies d’humains ; l’usine est à l’origine d’une longe chaine de vie qui passe par le maintien de l’agriculture et de l’entretien de la nature par le biais de l’ouvrier paysan, se prolonge par l’existence de produits performants à haute valeur ajoutée affinés par des savoirs-faire irremplaçables. L’usine c’est aussi la garantie de notre indépendance nationale, le budget communal, l’existence de la sous-traitance, du commerce, de l’artisanat, des services publics qui lui sont liés depuis toujours.
C’est enfin un siècle de mémoire et d ‘acquis sociaux obtenus par de justes colères pour un peu de dignité. A l’heure où la sentence est tombée m’est revenue la dignité des visages. Celui d’Emile, de Paolo, de Sergio, de Jean Marc, de Robert, de toutes ces mains désormais vides, privées d’un coup d’espérance à construire l’avenir. Parce que rien n’est plus beau qu’une main d’humain quand elle sert à quelque chose… DEMAIN….
