Rester vigilant. Ne pas dormir. Ne pas même s

Rester vigilant. Ne pas dormir. Ne pas même s'allonger. Faire face.
On appelle cela Nuit Debout.Une odeur de « pâquerette », une tablée avec des aînés qui échangent autour d'une bouteille,l'humidité qui s'échappe du tapis naturel prévu pour les spectateurs d'un film engagé, de petits groupes assis ici et là et des pancartes invitant à la résistance douce. Je suis de ceux qui vont se coucher, parce qu'il semblerait que notre corps se régénère entre 22 heures et 6 heures. Si c'est bon pour mes neurones, je suis preneuse,d'autant plus que mon livre de chevet actuel a pour titre : « la Société de l'indécence ».(1) Sous ma couverture artisanale, je m'interroge sur la qualité de ce monde et sur celle exigée par les jeunes gens et travailleurs en général. Le projet de loi El Khomri, qui s'est soldé par un « tais-toi, esclave » autrement nommé 49-3, promet de grands moments de solitude au salarié lambda. Personne n'est dupe, la loi du marché autorise et autorisera l'usage à outrance de ce que l'on appelait autrefois l'« être humain ». Nul besoin d'intégrer un centre pénitentiaire pour obtenir son matricule. Il suffit de s'intéresser à la littérature de science-fiction, aujourd'hui dite « d'anticipation politique », car on a élargi le champ de vision et d'action au-delà de l'alien effrayant, pour comprendre que cette petite créature spielbergienne est bien là, dans notre société, celle que raconte Stuart Ewen dans l'ouvrage susnommé. Le matin, en croquant dans un pain cuit au feu de bois recouvert d'une épaisse couche de beurre à la fleur de sel de Bretagne, je suis encore avec les ouvriers du XIXe siècle. Je riais encore il y a peu en regardant la scène du gavage rentabilisé d'un Charlot affamé dans Les temps modernes . Mon amusement était légitime ; toutefois, il excluait toute réflexion quant à la qualité d'une vie perdue. J'entends par là que je pensais comme une écolière : le travail à la chaîne, un quotidien âpre, des salaires de misère. J'avais bien retenu la leçon sur le taylorisme et Charlot incarnait à merveille le sujet, sans pour autant le nuancer dans mon esprit. Car ces hommes et ces femmes ont lutté avant d'être happés par la grande machine. Et ils ont lutté pour quelque chose qui échappait à ma vigilance : la course du soleil, le rythme des saisons, la vie sociale, l'équilibre du foyer. Tout cela, je l'appréhendais intellectuellement, mais j'oubliais de me rappeler le bon sens de ces gens. La vie industrielle les coupait du cycle naturel, empêchait un repas partagé avec des voisins, réduisait à néant le foyer économique qu'était la famille. Ces gens avaient senti l'haleine de la bête immonde qui allait les dévorer. C'est cette évidence que j'ai précieusement prélevée de l'ouvrage de Stuart Ewen: j'étais née dans un monde où l'on revendiquait un pouvoir d'achat et où le moral des ménages était scruté puis traduit par des statistiques provoquant l'hilarité. Jusqu'au début du XXe siècle, des hommes et des femmes se sont révoltés pour préserver leur vie, celle d'avant la publicité qui allait culpabiliser la femme au foyer, décupler l'agressivité d'hommes éreintés et lorgner les nouveaux venus sur le marché de la consommation : les jeunes couples tout en revendications face à leurs aînés. Conflit générationnel. Adolescence hispide. Autant de cases qui servent un marché juteux. Boris Vian s'amusait, dans « Un appartement dans un dé à coudre »(2), de l'absurdité d'un logement minuscule où il faut redoubler d'inventivité pour vivre décemment. La société de l'indécence, c'est la publicité au service de ceux qui vendent à ceux qui sont autorisés à prendre des congés pour consommer. Le cycle naturel a ainsi été remplacé et figure dans les manuels scolaires comme une victoire du peuple. Dès les années 20, aux Etats-Unis, les nids douillets étaient conçus pour empêcher toute velléité d'autarcie. Mises en conserves et cuisson du pain, couture, blanchissage et teinturerie désertaient les maisons construites pour accueillir dans les placards un flux constant de marchandises.*(1) C'est ainsi que la femme au foyer est devenue improductive, que les enfants ont été ciblés comme les consommateurs qu'ils allaient devenir, la voix de la raison paternelle n'étant plus prise en compte et devenant même la matière première du féminisme. L'industrie jouait avec ces nouvelles ambiguïtés : l'homme nourricier ne pouvait plus remplir son rôle et la femme pourvoyait partiellement aux besoins de la famille, selon les appétits de l'industrie, restant malgré tout en dehors de cette dernière. Ce sont les racines de notre arbre qui ont été mises à mal et, il y a bientôt cent ans, nos aïeux en souffraient déjà car leur système de valeurs était ébranlé par leur nouveau statut de salariés individualisés. Privée de la nécessité interne, la famille devenait fragile, ne reposant plus que sur
les rapports affectifs.(1) C'est à eux que je pense quand je me demande quelle citoyenne je suis. Pourquoi cette réticence lorsqu'il s'agit de descendre dans la rue, assis, debout, couché ? Henri Laborit me donne une piste lorsqu'il écrit que l'engagement est impossible à celui qui pense, que l'action est pour aujourd'hui, l'idée pour demain. Cette action a besoin d'un programme, donc d'une fixité, qui sera funeste à l'idée.(3) Il faut pourtant bien se demander d'où l'on vient et quels sont ceux qui ont bâti ce sur quoi nous évoluons avec une torpeur tenace. Lutter contre l'esclavage salarié, retrouver les liens intergénérationnels et veiller à ce que chaque étape de la vie soit synonyme de dignité, ce sont là des sujets de discussions qui méritent que l'on sorte les chaises, comme autrefois, et que l'on fasse taire le monde moderne un instant. Tout à l'heure, j'irai sur le marché pour retrouver l'artisan qui m'a confectionné un pantalon. Dans un contexte où il est difficile d'être cohérent, lui et moi recherchons la qualité et le lien qui y est associé. C'est pourquoi je n'irai pas flatter une quelconque enseigne née de la sueur des ouvriers du XIXe siècle. Je serai debout, chaque matin, pour participer à l'invention d'un environnement plus engageant. Je marcherai sur les pas pragmatiques d'Henri Laborit, qui nous invitait à scruter le fond de notre système nerveux, à mieux nous connaître en somme pour rester vigilants. Les idées ne se mangent pas et l'homme moderne est avant tout un consommateur. C'est dans la faim et la douleur, la crainte de la mort, l'envie ou la haine que fermentent les révolutions. Ces sentiments s'estompent dans la bouillabaisse d'un bien-être médiocre. L'idée y barbotte et s'y révèle sans utilité. Elle n'a pas de raison d'exister.*(3) Ouvrages cités et sources d'inspiration : *(1)La société de l'indécence, publicité et genèse de la société de consommation Stuart Ewen Traduction : François Sainz Editions le Retour aux Sources, 2014(Captains of Consciousness, 1976) *(2)La belle époque (textes assemblés) Boris Vian Christian Bourgois Editeur 10/18, 1982 *(3)L'homme imaginant, essai de biologie politique Henri Laborit Union Générale d'Editions 10/18, 1970

