Une activité délinquante à défaut d’emploi ?

Comment devient-on délinquant, comment en sort-on ? Le sociologue Laurent Mucchielli explique pourquoi l’emploi est un des facteurs déterminants dans la construction d’une « carrière délinquante ».
De quelle délinquance parle-t-on ? « LA délinquance n’existe pas, et « LA délinquance juvénile » pas davantage. La réalité est diverse et complexe. Un premier type peut être qualifié de « pathologique » dans le sens où il désigne des jeunes ayant notamment la caractéristique d’être en plus ou moins grande souffrance psychologique et dont les trajectoires de vie sont marquées par des problèmes de socialisation. Un deuxième type peut être qualifié d’« initiatique » dans le sens où il désigne des jeunes ayant commis des actes délinquants mais dans la trajectoire de vie desquels on ne distingue aucun problème de socialisation ni familiale ni scolaire. Un troisième type peut être qualifié d’« exclusion », et c’est celui qui nous intéresse ici.

L’absence de travail dans la construction du parcours délinquant Le premier ensemble de questions méritant réflexion est relatif au poids de l’absence de travail sur la vie familiale. Le processus d’entrée dans la carrière délinquante n’est pas linéaire et il peut être stoppé dans ses premières étapes. Si l’échec scolaire et l’absence de perspective d’insertion économique sont de grands facteurs prédisposants, ils peuvent être surmontés grâce à des ressources familiales, à une rencontre décisive avec un éducateur ou à une seconde chance offerte par un déménagement et un accueil bienveillant dans un autre lieu. Comme ils peuvent aussi ne pas l’être et donner au jeune le sentiment d’être rédhibitoires, a fortiori lorsque la pression des pairs s’exerce en ce sens.
La « carrière délinquante » : activité et identité Analyser ce que Howard Becker a appelé la « carrière » délinquante suppose de comprendre à la fois l’entrée dans des activités ou des pratiques délinquantes et l’adoption progressive d’une identité délinquante. Il s’agit de sortir de l’anxiété, de la honte et de la dépression en affirmant et en affichant un contre-modèle, une contre-identité, en valorisant l’aspect hédoniste du style de vie délinquant et en raillant les contraintes de l’emploi salarié ordinaire. C’est aussi d’une revanche sociale, d’une revanche personnelle et parfois même d’une revanche familiale dont il est question.
La place du travail dans la sortie de la délinquance Le constat est aussi vieux que les études sur le sujet : l’immense majorité de ceux qui deviennent délinquants au sortir de l’enfance cessent un jour de l’être, tôt ou tard ils se « rangent ». La plupart arrêtent même avant 30 ans. Comment ? Un emploi stable est impératif pour assurer un minimum de ressources économiques, la mise en couple et la conversion religieuse dans certains cas. Mais l’emploi reste la question centrale : « malgré un rôle indéniable, les familles, les pairs, les acteurs institutionnels, qu’ils soient bénévoles ou professionnels, sont suspendus à cette possibilité d’inclusion sociale ».
