Il n’y a pas d’ « arbre nécessaire »
« On n’abattra que les arbres nécessaires ». Telle est l’une des petites phrases récemment entendues pour justifier, côté municipalité, les abattages prévus près de la gare et du palais de Justice. Et demain, on ne sait où tant dégainer la tronçonneuse semble facile à tous points de vue.
Une fois de plus, on est choqué en même temps que vaguement émerveillé par ce concept d’ « arbre nécessaire ». Quel est donc ce concept exotique ? Encore un fruit de la sagesse pragmatique propre à toute équipe aux manettes ? Encore un énième rejeton du plus pur des poisons, le néolibéralisme, qui tend à tout appréhender comme objet et non pas comme sujet ? Quelle est donc cette étrange démocratie, sans âme et ses états légitimes, qui déciderait « comme il faut », avec la froideur adéquate ? Comment peut-on en arriver, avec tous les progrès scientifiques et spirituels dont on sait capable l’Humanité, à ce concept bizarre d’ « arbre nécessaire » ?
Car il n’y a pas, dans le vrai monde, celui qui nous habite et que nous serions bien inspirés d’en retour habiter bien, d’ « arbre nécessaire ». C’est inconnu au bataillon. Il y a un arbre, ou pas. A partir du moment où l’arbre est là, en bonne santé, à ne « menacer » par de toujours suspectes extensions aucun passant, l’abattage est sans fondement.
Par principe d’abord. Car il est, plus qu’il ne représente de manière abstraite, une vie. Il est une vie. Il est la vie. Et la vie, ça se respecte. La vie n’est pas interchangeable. On ne peut pas, on ne peut plus dans nos sociétés qui progressent en conscience, faire preuve de légèreté, encore moins de mépris, à l’endroit de ce principe de base.
Ensuite, l’arbre « remplit des services », pour utiliser les arguments d’aujourd’hui. Et oui, c’est peut-être dérangeant, désolant, mais les hommes ont encore besoin de son ombre, de sa beauté, voire de sa présence dans la vie quotidienne. C’est plutôt bon signe, non ? Cela prouve que certains ne sont pas encore trop déconnectés.
Et cela explique aussi pourquoi la mobilisation pour défendre ces arbres est si large. Car non, elle ne se limite pas aux caprices de riverains, égoïstement arqueboutés sur la misérable défense de leur mignon cadre de vie. Et oui, elle touche beaucoup de personnes qui ont la fierté de réagir au nom de principes essentiels comme la vie et la justice.
Tiens… voilà que réapparaît la Justice, celle d’une des places en question et celle qui devrait fonder toute action. Car ces arbres, privés de notre langage et donc ramenés à un sous-prolétariat sans aucune défense, oui ces arbres sont des êtres vivants qui nous rendent à nous, autres êtres vivants de la même planète, des services. On ne peut pas si facilement balayer cette réalité et se cantonner à abattre les « arbres nécessaires ».
Le temps n’est plus aux actes petits. Que les élus lisent donc les Cynthia Fleury et les Aymeric Caron pour préparer le vrai monde de demain, déjà là en la personne des mobilisés, plutôt que de gérer, gérer, gérer… Toujours gérer. Et rien, au final, gérer. Car gérer est vide de sens. Les gens ne supportent plus cela et ils ont raison.
Tout est irremplaçable. C’est en l’admettant qu’enfin seront réconciliés tous les êtres vivants, dans une vie peut-être pas harmonieuse et idyllique, mais une vie mieux, à hauteur de nos vrais besoins, de nos vraies ambitions et surtout de nos indispensables devoirs. C’est à cette échelle, si petite, si minuscule, du combat pour quelques malheureux arbres que se joue le grand, le seul et unique choix : celui de la vie, ou pas.
Tout un symbole. Un arbre tombe et nous sommes tous dépeuplés. Toute autre position est désormais fondamentalement intenable. Et ne tient, à courte vue, que sur de bien précaires et déraisonnables fondements.
