Mangas Coloradas
On nous dit d'être « raisonnables ». La raison est la faculté au moyen de laquelle l'homme peut connaître et juger (Larousse, 1949). On nous dit : « mêlez-vous de vos affaires ». C'est ce que nous faisons, précisément, guidés par le peu d'instinct qui nous reste, miraculeusement, coupés de cette Mère Nature que respectaient les Amérindiens.
Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l'argent ne se mange pas.* (prophétie d'un Amérindien Cree) On entend des cris de douleur : « démocratie !, démocratie ! ». Ce mot est une coquille vidée de toute substance. Les citoyens que nous sommes, après les êtres sensibles que nous sommes aussi, sommes par définition acquise habitant(s) d'une cité, et cette cité, pour nous, c'est Chambéry. « Citoyen actif », d'après la constitution de 1791, se disait des contribuables qui, payant une contribution égale à la valeur de trois journées de travail, formaient des assemblées primaires, d'où étaient exclus les citoyens passifs, c'est-à-dire ne payant pas au fisc trois journées de travail. (Larousse 1949) Quels citoyens estimez-vous être ? Notre passivité est le fruit d'un long travail de sape sur lequel on peut revenir, mais ne pas s'attarder. Car ce sont les nouvelles générations qui doivent être informées et sensibilisées. A force de déléguer, nous avons oublié d'instruire nos enfants, et ils ne sont pas là pour voir tomber les arbres. Or voir, c'est sentir et, du même coup, être concerné, même pour un instant. Les Amérindiens l'avaient fort bien compris. Le vieux Lakota était un sage. Il savait que le coeur de l'homme éloigné de la nature devient dur. Il savait que l'oubli du respect dû à tout ce qui pousse et à ce qui vit amène également à ne plus respecter l'homme. Aussi maintenait-il les jeunes sous la douce influence de la nature. (Standing Bear/ Poncas)) Peut-être avez-vous entendu parler de ce village en Andalousie : Marinaleda*. En 1979 , les villageois ont décidé de s'attaquer à la mairie, estimant ne pas être représentés et ils se sont présentés aux premières élections libres après le gouvernement franquiste. Ils ont ainsi créé le Collectif Unitaire des Travailleurs, encore au pouvoir plus de 35 ans après. Marinaleda, c'est une lutte âpre de dix années face à des propriétaires terriens qui n'hésitent pas à faire abattre des arbres pour exposer la résistance aux rayons du soleil. Marinaleda, c'est une démocratie participative. Marinaleda n'est pas Chambéry. Ici, les résistants sont sous la pluie, et les cartes sont entre les mains d'une oligarchie. Nos représentants n'en sont que les manettes dociles ou résignées, comme ces policiers qui, parfois, vous répondent : « Si vous saviez ! ». Car eux aussi ont des enfants et sont dépités. Celui qui tronçonne l'arbre est lui-même, souvent, le maillon docile qui dira : « je fais mon métier ». L'esclavage salarié est un thème récurrent. Mais où est notre jeunesse ? Elle étudie la SVT (Sciences de la Vie et de la Terre) sur les bancs de l'école pendant que l'on « aère » un quartier pour le bien de tous. A Marinaleda, un projet est adopté si au moins 80 % de la population y est favorable. A Chambéry, on méprise des milliers de voix. Et savez-vous quel est le point faible de ce village exemplaire ? Non, non, pas la crise économique de 2008. Bien sûr, on ne peut faire abstraction d'un contexte économique mondialisé, mais ce qui fragilise Marinaleda, c'est sa jeunesse, celle qui n'a pas vécu directement le combat. En cela, nous leur ressemblons. Nous avons été élevés dans un faux confort, dans une démocratie fantôme et l'on nous dit d'envoyer nos enfants à l'école pour leur apprendre la citoyenneté. Comme les enfants du village andalou, nos enfants ont besoin d'être guidés et, surtout, de devenir des citoyens actifs, non pour payer des parkings, mais pour combattre le mépris des élus qui sont le symptôme d'une humanité malade. Ils nous faisaient beaucoup de promesses, plus que je ne peux me rappeler, mais ils n'en ont jamais tenu qu'une seule ; ils ont promis de prendre nos terres, et ils les ont prises. (Red Cloud/Sioux Lakota Oglala) Des promesses, nos élus en font. C'est en confiance que Mangas Coloradas a voulu rencontrer le major général West à Fort McLane. Les Blancs avaient juré sur leur Dieu et sur la Constitution. * Sa confiance fut au prix de sa vie. Ce matin, à Chambéry, nous avons été nombreux, tristes, à nous sentir trahis et impuissants. Le nombre a joué contre nous. L'absence de deux générations confirme l'urgence d'un lien à recréer. Ce matin, nous sommes venus comme Mangas Coloradas. Demain, nous agirons comme Crazy Horse, l'incarnation d'une dualité : la paix et l'esprit guerrier.
Mélanie Gaudin le 11/05/2016 Contexte : l'abattage des arbres à Chambéry (73)
*Article intéressant d'Eva Souto : Marinaleda, un village 100 % en autogestion (29/01/2016) *Citations des Indiens : itancansioux.wordpress.com/2008/10/06/citations-amerindiennes Les citations et le nom des tribus peuvent varier selon la source, donc à vérifier. *Le chant de la mort, Patrick Mosconi, Folio-Gallimard, 1999
