Quand le nucléaire va augmenter l'eau du Rhône 30 degrés
Quand le nucléaire va augmenter l'eau du Rhône de 30 degrés


Le 8 juin 1974, le journal Le Monde publiait un article signe�? de Dominique Verguèse, « La tempe�?rature du Rhône ne devra pas de�?passer 30 degre�?s ». Le re�?sume�? introductif faisait re�?fe�?rence à la construction, « sur le site du Bugey au bord du Rhône, à 30 kilomètres à l'est de Lyon, de quatre centrales nucle�?aires de 925 me�?gawatts chacune d'ici à 1978, en plus de la centrale de 540 me�?gawatts qui existe de�?jà ».
Il e�?voquait « les conse�?quences e�?cologiques conside�?rables de la multiplication de telles centrales le long du Rhône et de la Loire », sachant que « d'ici à 1985, une vingtaine de parcs de centrales devront, selon E.D.F., être re�?alise�?s en France, et le double avant l'an 2000 ». Et concluait « Il suffira de trois ou quatre de ces parcs le long du Rhône, à Bugey, à Aramon, à Tricastin, pour que l'eau du fleuve atteigne 30 degre�?s l'e�?te�?.
C'est du moins la norme qui a e�?te�? fixe�?e et qu'E.D.F. ne devra pas, en principe, de�?passer. S'il en est ainsi, la vie animale disparaîtra pour une large part et l'e�?cologie des rives en sera complètement modifie�?e ».

Le 10 juillet 1974, Le Monde publiait une lettre de M. Georges Vachaud, maître de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Selon le journal « Celle-ci fournit des renseignements pre�?cis sur les effets de l'augmentation de la tempe�?rature de l'eau des fleuves, un problème qui pre�?occupe aussi beaucoup l'ancien directeur du cabinet de M. Poujade (le Monde du 27 juin 1974) ».
Cette lettre alertait alors sur le fait que la communaute�? scientifique e�?tait tenue à l’e�?cart des e�?tudes et des prises de de�?cision : « Doit-on maintenant laisser aller vers l'irre�?me�?diable ? (...) Contrairement à ce qui se passe maintenant outre-Atlantique, où, grâce à la pression de plusieurs courants convergents, la communaute�? scientifique a e�?te�? largement associe�?e aux e�?tudes relatives au programme nucle�?aire, les laboratoires de recherches semblent avoir e�?te�? ici tenus à l'e�?cart des e�?tudes et prises de de�?cision.
Cela semble d'autant plus grave que les conse�?quences lie�?es à l'implantation de ces centrales divisent l'opinion, mais paraissent toutes très importantes. »

Plus d’un demi-siècle plus tard, alors que le pre�?sident Macron a de�?cide�? de « relancer » le nucle�?aire par la construction de 3 à 7 paires de nouveaux re�?acteurs EPR de 1 670 MW chacun, rien n’a change�?. Très peu de chercheurs sont mobilise�?s pour e�?valuer les conse�?quences des programmes nucle�?aires, de�?jà re�?alise�?s ou pre�?vus. Aucun bilan environnemental, e�?conomique et social se�?rieux n’a e�?te�? fait après 70 ans de nucle�?arisation force�?e du pays. Les de�?gâts sont pourtant re�?els.
De�?gâts de la production d’e�?lectricite�? nucle�?aire sur l’eau et catastrophes nucle�?aires lie�?es à un manque ou excès d’eau
En fonctionnement normal, plus des deux tiers de la chaleur de fission atomique est rejete�?e dans l’environnement proche des centrales nucle�?aires via des circulations d’eau.Elles servent à e�?vacuer la chaleur produite dans les re�?acteurs et dans les «piscines» où sont stocke�?s les «combustibles» use�?s. Dans les cuves des re�?acteurs nucle�?aires, de production d’e�?lectricite�? et de propulsion de sous-marins et de porte-avions, l’eau est sous très haute pression pour e�?viter la formation de vapeur qui ne permettrait pas d’e�?vacuer correctement la chaleur de�?gage�?e par les barres de « combustible ».

Mais les circuits qui y sont raccorde�?s ne sont pas parfaitement e�?tanches. Il y a des fuites chroniques que des cuves re�?cupèrent et stockent. Mais il arrive un moment où une partie de ces effluents liquides radioactifs et chimiques sont rejete�?s à l’exte�?rieur où ils rejoignent les radionucle�?ides issus des retombe�?es d’essais ae�?riens de bombes atomiques. Pompages et pollutions (thermiques, radioactives et chimiques) affectent les milieux naturels et les espèces vivantes.
1/ Des pompages massifs fragilisent des milieux de�?jà malmene�?s. Selon les cours d’eau et les centrales nucle�?aires, le de�?bit d’e�?tiage est à peine supe�?rieur et même, dans certains cas, infe�?rieur au de�?bit maximum de pompage autorise�? pour les installations d’EDF.
Les de�?bits autorise�?s sont tels qu’ils pourraient, dans certains cas, asse�?cher complètement le cours d’eau. Les de�?bits re�?els, pompe�?s dans les cours d’eau et dans la mer, provoquent en outre des de�?gâts certains à une partie des organismes aquatiques qui ne peuvent re�?sister à l’aspiration des pompes des circuits de refroidissement des re�?acteurs et passent à travers les filtres ou sont bloque�?s sur ceux-ci.

2/ Une partie de l’eau pompe�?e est soustraite à son milieu d’origine. La consommation d’eau des centrales nucle�?aires françaises en 2021 (hors eau e�?vapore�?e du fait de l’e�?chauffement des cours d’eau) repre�?sente 6 300 litres d’eau par an et par habitant ou encore 17,5 litres par jour et par habitant.
C’est 7 fois plus que le minimum vital ne�?cessaire pour une personne adulte (de l’ordre de 2,5 litres par jour) ou encore 12 % de la consommation d’eau potable par habitant (150 litres par jour en moyenne). Mais contrairement aux « buveurs d’eau du robinet », qui la restituent en quasi- totalite�? aux milieux proches de ceux dans lesquels elle a e�?te�? puise�?e, les tours de refroidissement qui e�?vaporent l’eau puise�?e dans les cours d’eau ne la restituent pas à ceux-ci.

3/ La potabilite�? de l’eau destine�?e à la consommation humaine est alte�?re�?e. L’e�?le�?vation de la tempe�?rature de l’eau peut aller au-delà de la limite re�?glementaire de potabilite�? (25°C). Lorsqu’un cours d’eau est utilise�? à la fois pour l’alimentation en eau potable (cas fre�?quent pour plusieurs grandes agglome�?rations françaises) et pour refroidir les centrales nucle�?aires il y a manifestement un conflit de priorite�?s. Ainsi, pour 8 des 14 centrales nucle�?aires refroidies par des cours d’eau, la tempe�?rature maximale autorise�?e pour les rejets en aval, après me�?lange avec les eaux du cours d’eau, de�?passe la tempe�?rature limite de potabilite�?.
Et pour les 6 autres il n’y a pas de limite de tempe�?rature, uniquement une limite d’e�?chauffement entre l’amont et l’aval! Les autorisations de rejets d’eau chaude accorde�?es à EDF pour l’exploitation de ses centrales nucle�?aires sont manifestement en contradiction avec le Code de la Sante�? publique.
4/ La pollution thermique massive par les centrales nucle�?aires aggrave le re�?chauffement climatique. EDF connaît la gravite�? du problème puisque qu’elle a mene�? une e�?tude pour de�?terminer le rôle des rejets thermiques, des centrales nucle�?aires, sur l’e�?le�?vation de la tempe�?rature du Rhône.
La synthèse de cette e�?tude, publie�?e en 2016, montre que les rejets de chaleur des centrales situe�?es entre Saint-Vulbas (centrale nucle�?aire du Bugey) et Aramon (à l’aval de la centrale de Tricastin) ont provoque�? en moyenne annuelle une augmentation de la tempe�?rature des eaux du Rhône de 1,2°C sur une augmentation totale de 1,4°C (comparaison entre la pe�?riode 1988-2010 où tous les re�?acteurs utilise�?s actuellement e�?taient en service et la pe�?riode 1920-1977 où il n’y en avait pratiquement aucun). Dit autrement, les rejets de chaleur des centrales nucle�?aires sont responsables à 86 % de l’e�?le�?vation de tempe�?rature des eaux du Rhône.

5/ La pollution chronique, chimique et radioactive, contamine durablement les milieux aquatiques. Cette pollution de cours d’eau et de leurs nappes alluviales est un problème pour l’agriculture et pour l’alimentation en eau potable. Elle affecte aussi les espaces marins dans lesquels se jettent les cours d’eau mais aussi ceux à proximite�? des centrales nucle�?aires.
Cette pollution est d’autant plus inquie�?tante que la nocivite�? de plusieurs des polluants en question ne s’atte�?nue que très lentement et qu’il n’y a pas de seuil en dessous duquel ils seraient inoffensifs pour les êtres vivants et leurs descendances. C’est une violation manifeste de l’article L.210-1 du code de l’environnement.
Mais ces de�?gâts en conditions de fonctionnement normal peuvent être fortement accrus en cas de catastrophe naturelle ou industrielle. Un excès d’eau (inondation avec coupure des liaisons e�?lectriques ou destruction des moyens de pompage) ou un manque d’eau (obstruction de l’arrive�?e d’eau ou baisse conse�?quente du de�?bit du cours d’eau) peuvent provoquer une fusion de « cœur » de re�?acteur. C’est ce qu’il s’est passe�? à Fukushima. Le re�?sultat a e�?te�? une contamination durable de l’environnement, des sols, des ressources en eau, des plantes et des aliments en ge�?ne�?ral.

La production d’e�?lectricite�? nucle�?aire re�?duit ine�?luctablement la quantite�? et la qualite�? de l’eau ne�?cessaire aux espèces vivantes. C’est ce dilemme qu’avait bien saisi le « maître de recherches » du CNRS qui alertait l’opinion publique par sa lettre au journal Le Monde publie�?e en juillet 1974.
Mais ce qu’il n’avait pas envisage�? c’est qu’un excès ou un manque d’eau peut aussi provoquer une catastrophe nucle�?aire majeure. Plusieurs se sont produites en de�?pit de toutes les mesures « de sûrete�? ». Les centrales nucle�?aires, quelles que soient les pre�?cautions prises pour les construire et les exploiter, ne re�?sistent pas à la force indomptable de l’eau et ne re�?sistent pas non plus à son absence.

Re�?sistance à la Françatomique et de�?bat public
Cinquante ans après Georges Vachaud, maître de recherches au CNRS, on peut de�?plorer que l'annonce du plan de « relance du nucle�?aire » n'ait eu que peu d'effet jusqu’à pre�?sent, en raison du climat de panique souleve�? par le de�?clenchement de la guerre en Ukraine. La connaissance des de�?gâts sur l’eau des centrales nucle�?aires, en fonctionnement normal mais aussi en cas d’accident, devrait maintenant soulever des protestations e�?nergiques, tant de la part des collectivite�?s locales qui les subissent que de la communaute�? scientifique et des citoyen-ne-s en ge�?ne�?ral. Comme l’indiquait le « maître de recherches » au CNRS, « Est-il encore temps pour sauver le Rhône ?
Oui si nous sommes assez nombreux à prendre conscience de la re�?alite�? des faits, à faire la juste part entre les besoins à satisfaire et le coût qu'il nous faudra payer. »
Pour plus d’informations :
[Coordination Stop Bugey : ](https://www.stop-bugey.org/?s=Rupture du barrage de Vouglans)
Collectif national Arrêt du nucle�?aire :
Les de�?gâts sur l’eau de la production d’e�?lectricite�? nucle�?aire
[CRIIRAD](https://www.criirad.org/categorie/centrales-nucleaires/pollution-thermique-centrales/ https://www.criirad.org/categorie/centrales-nucleaires/rejets-radioactifs/tritium/)

