Apprendre à se connaître, a s'organiser, à vivre ensemble
Hors de l'école et des institutions

Un jour quelconque d’un mois, n’importe lequel, du calendrier grégorien, en Savoie. Un peu partout, tôt le matin, la population se lève et part travailler. Certains prennent la voiture, d’autres le bus, le train, pourquoi pas l’avion.
Les parents déposent leur enfant à l’école et rejoignent des bureaux, des centres, des petites boîtes (« très étroites... »), chaque un se vouant à la « vocation » ou « fonction » qu’il occupe. La population, bien occupée à faire fructifier les intérêts privés des uns et des autres. Les fonctionnaires ne se reconnaîtront peutêtre pas, malgré l’intitulé même de leur emploi dans cette fonction, croyant œuvrer au service de l’état et donc de tous.
Pourtant... l’état étant aux mains des banques et des intérêts privés, personne n’échappe, par sa participation plus ou moins consentie au monde du travail, à l’atomisation du lien social.
Mon propos n’est pas d’appuyer une fois de plus sur ce fonctionnement étrange, où tous les membres d’un village, SaintBaldoph, BourgSaint- Maurice ou Novalaise, d’un quartier de La Rochette, La Ravoire ou Albertville, de la ville de Chambéry, AixlesBains ou Moutiers, sont atomisés, chacun se vouant à des activités parcellisées au service du dieuTravail.
Il faut pourtant bien diagnostiquer la maladie avant de lui chercher un remède, et parfois chercher avec précision l’origine du malaise. Mais là, je voudrais plutôt tourner mon regard sur le vide que crée toute cette effervescence de masse. Sur la cohésion impossible d’un village de moyenne montagne, d’une ville avec ce type de fonctionnement.
Chaque un, bien trop occupé à servir sa fonction pour prendre soin de sa propre personne et de son entourage, délègue l’éducation de ses enfants à d’autres, en l’occurrence une institution privée ou d’état nommée « École » la participation à la vie du village, de son village, à une institution nommée « Mairie » ; la résolution des conflits à une institution nommée « Justice » ; le soin aux anciens à une institution privée ou d’état nommée « Maison de retraite » ; l’entretien de sa propre personne à une institution privée ou d’état nommée « Hôpital » ou « Cabinet médical »; l’hospitalité envers l’autre à une institution privée ou d’état nommée « Centre Social » ou « ONG » ou... La liste est longue...
Les liens entre les habitants d’un même lieu se résument à quelques relations de voisinage ; le réseau d’amis est de plus en plus distendu géographiquement. Les contacts avec autrui sont dédiés au commerce, au loisir ou au divertissement. Le temps de travail accaparant toute une journée, toute une vie, la disponibilité à l’autre s’en voit réduite de façon vertigineuse. Je regarde une fois de plus les faits, je me tourne vers l’agitation frénétique qui cache un vide insondable, juste au dessous.
Un village, une ville, en Savoie, partout, un jour ouvré du calendrier grégorien ; vidé de ses enfants, de ses hommes, de ses femmes ; tous, prisen charge par une institution. Quelques « élus » s’échinent à gérer ce village par leurs décisions calquées sur l’Entreprise, décisions qui ne riment à rien dans un monde où tout le monde déserte, où la parole de chaque un est éparpillée par les remouds de l’agitation ambiante. Ils ne représentent plus personne, pasmêmes euxmêmes. Le village, la ville, sont dans un coma profond.

Reste à savoir si c’est du fait de la désertion qu’une poignée de personnes gère à la place de chaque un les affaires de tous, ou si la désertion des lieux est liée au fait que le pouvoir de décision de chaque un a été volé. J’ai ma petite idée sur la question.
Si, de bon cœur, je veux participer à la confection d’un gros gâteau à partager, et qu’on a confisqué le saladier, le fouet et la spatule, mis sous clef les œufs et tous les autres ingrédients, et mis le four en location, il y a de grandes chances que je choisisse une autre occupation et que j’aille manger seule le chocolat que je voulais faire fondre.
Paradoxalement, malgré l’inexistence angoissante du lien entre les habitants d’un même lieu, un lien je le répète autre que lié au loisir ou au commerce, une illusion tenace s’ancre chaque jour un peu plus ; nous en sommes arrivés à un point où notre nonparticipation à la vie publique est tellement totale qu’on réussit à croire qu’internet peut pallier à ce vide, et nous permet d’exister et de rayonner à large échelle.
Pire, nous pensons même de façon plus biscornue : nous avons le sentiment d’être actif et constructif dans l’élaboration du vivre ensemble, chaque un étant SEUL derrière son ordinateur, ébauchant un monde sur les « réseaux sociaux ». RESEAUX SOCIAUX !!??? Quel nom, scrupuleusement choisi, pour faire vivre dans la tête de chaque un l’illusion d’un besoin fondamental. Sommes- nous si fragiles qu’un simple mot suffise à nous combler, même si vidé de sa substance ? Car enfin, réseaux sociaux, quand nous sommes tous atomisés dans des petites cellules, chacun derrière nos écrans, pensant changer le monde par les informations que nous glanons !?
Quand nos villages sont vidés, eux aussi, de leur substance !? Le mot pueblo, en espagnol, désigne également le peuple et le village. Alors ? Ou est le peuple ? Venons en au fait : le bien commun, aujourd’hui, n’existe pas. L’idée même de collectivité est un doux rêve. Encore un mot vide. Toute tentative d’expérience collective qui, pour exister, demanderait au pouvoir en place l’autorisation d’être ne peut être qu’un ersatz de vivre ensemble, puisqu’une fois de plus c’est la décision d’une minorité qui tranche. Le cadeau empoisonné est bien ficelé. Difficile de s’en défaire, on doit lui enlever les nœuds un à un pour vider son contenu et le détruire.

Nous sommes tous de la même substance. Nous sommes comme un. Le malaise social reflète le mal être de chaque un, et inversement. Personne ne trouve son compte, finalement, dans ce drame joué en accéléré : ni les enfants, ni les travailleurs, ni les autres, ni même les hommes de pouvoir. Dans la mesure où le vivre ensemble n’existe pas, chaque rôle social est une mascarade sans visage derrière le masque.
Alors, si le bien commun n’existe plus, inventonsle. Il s’agit de trouver la brèche, la faille, là où la force de vie collective peut s’engouffrer au goutte à goutte, fragiliser les parois, dissoudre le ciment et couler plus librement. La totalité de l’espace public n’étant pas privatisé ou de façon informelle en tout cas, c’est là que nous pouvons tous intervenir. Avec dans la tête, une idée : le bien commun, le vivre ensemble. L’idée, c’est d’une façon ou d’une autre, s’établir dans un espace communal, et de décider ensemble ce qui peut être fait POUR la commune, pour tous, donc.
Dans la commune où je vis, à La Table, les enfants, hors temps scolaires, ne se rencontrent pas librement. C’est un village de montagne, avec des petits hameaux éloignés les uns des autres, ce qui impose bien souvent l’usage de la voiture. Les enfants sont totalement soumis à la disponibilité des parents.
Car on ne laisse plus les enfants sillonner ensemble les chemins en toute liberté ni errer dans la campagne sans surveillance... Comme partout, ils vont à l’école, se retrouvent pour jouer parfois chez l’un ou chez l’autre, participent à des activités pour leur « développement personnel ». Okay. Comme partout, l’idée de bien commun, dans leur épanouissement, est la grande absente de ce décor. A l’école, l’obéissance de l’enfant aux règles préétablies en dehors de son avis nourrit l’idée qu’il apprend à vivre en collectivité. Donner un coup de main, souvent de manière forcée, pour débarrasser la table dans le petit groupe de la famille vient conforter cette illusion de vivre ensemble.
Mais la notion de village au sens groupe d’habitants d’un même lieu est totalement inexistante, et donc aussi, par la force des choses, l’idée de participation à la vie du village. Ici j’entends participation libre, hors structure encadrante (voir note 2 en fin d’article). Enfant ou adulte, le fonctionnement est le même : chaque vie est parcellisée ; alors chacun cherche à s’en sortir individuellement, faute d’autres possibles. Et si... Une salle communale, ouverte à TOUS, un jour, deux jours, pour commencer ; pour se rencontrer et dans l’idée de participer à l’aggradation de la vie du village.
Au point où nous en sommes, l’avantage c’est que ce n’est pas compliqué d’apporter des améliorations à ce néant de vivre ensemble... Il s’agit cette fois d’exclure les activités ou pensées où chacun repartira avec un objet fabriqué par lui ou une connaissance à appliquer chez lui. Ça, c’est autre chose. Ici, on construira un, deux, trois nichoirs à oiseaux qui seront installés dans les parties communes du village de la Table, des jardinières à menthe et persil pour les habitants d’un quartier de Chambéry. On peut égrener des centaines des possibilités qu’offrent un tel regroupement d’initiatives personnelles au service de l’intérêt général: planter des arbres fruitiers, décorer les rues, écrire des contes, préparer des gâteaux à distribuer, diffuser les idées partagés par le groupe, en visionnant des documentaires, en faisant des lectures communes ; accueillir chaque nouveau venu... Chaque un donne un peu de soi pour le bien de tous. On retrouve et on crée le vivre ensemble.

Nous participons concrètement à la vie de l’endroit où nous habitons. Les gens se rencontrent, apprennent à se connaître, à décider ensemble. Il faudra veiller, les premiers temps, à constituer un mode d’échange horizontal, où chaque voix est également entendue, et être particulièrement vigilant pour freiner nos penchants individualistes créés par la scolarisation progressive de notre pensée. En apprenant à décider ensemble, on se déscolarisera tout doucement. On s’autonomisera : on apprendra à se positionner clairement en fonction de qui on est vraiment, en ne perdant pas de vue l’idée de bien commun. Les liens entre personnes, toutes générations confondues, se rétablissent et se renforcent. Le mot politique se regonfle de sa substance.
Une fois ces actions menées en commun, la délégation actuelle du pouvoir à d’autres, pour prendre soin des créations collectives devient encore plus problématique... On veut défendre ce qui a été mené par tous, ce qui est à tous. On en discutera.
On peut aller très loin dans cette discussion : car reprendre ce qui est à tous, c’est se réapproprier notre autonomie et notre liberté, individuelle et collective, dans tous les domaines. Je laisse votre esprit galoper librement ! Arrivera, si ce n’est pas déjà fait, la question du contrôle des pouvoirs en place, pour se protéger de leurs abus et de leurs intérêts personnels.
Mille demain s’ouvrent en commençant, au plus proche de chez nous, à bâtir le vivre ensemble. Toi qui lis ce mot, tu n’as qu’à ouvrir la porte de chez toi, et voir par où commencer. A savoir, à partir du 7 janvier, une tentative de « vivre ensemble » débute à la Table, dans une salle communale... Une simple rencontre entre citoyens de tous âges, en vue d'apprendre à faire ensemble et à décider collectivement. Nous verrons ce qui en émergera...

Les lectures et réflexions qui m’ont aidé ces derniers temps à synthétiser ma pensée aujourd’hui :
La convivialité de Ivan Illich (vraiment excellent), et particulièrement l’idée de « communaux » : ces espaces communaux qui ont toujours existé jusqu’à peu, entretenus par tous et dédiés à l’usage de tous : à celui qui avait besoin d’un champ de façon temporaire pour ses animaux, à la veuve qui pouvait prélever dans les cultures de quoi nourrir sa famille. La solidarité gérée par les institutions a détruit l’entraide spontanée des hommes quand on les laisse vivre ensemble ! On doit absolument retrouver des espaces communs gérés collectivement, en adaptant leurs usages en fonction des besoins d’aujourd’hui spécifiques à la ville, à Chambéry, ou aux petites communes de montagne comme la Table, aux personnes... Chaque regroupement d’habitants d’un même lieu doit pouvoir bénéficier d’un espace commun où la créativité du groupe peut d’exprimer sens entrave.
Au sujet de la participation de tous à la vie du village ou de la cité : de la politique, en fait, a sens originel. Certains d’entre nous ont pris particulièrement au sérieux le fait que l’humain a une fâcheuse tendance, quand il accède à un poste de pouvoir, à changer profondément, et ont pensé avec précision aux différentes façons de préserver le bien commun et la parole de chacun de l’intérêt privé de quelquesuns.
Les travaux d’Etienne Chouard par exemple et de nombreuses autres personnes sur le tirage au sort sont riches d’enseignements. Se pencher également sur l’organisation communautaire des indiens zapatistes au Chiapas ; la participation des enfants aux décisions collectives, par exemple, me paraît particulièrement sage et égalitaire. Enfin, sur ce point, j’insiste sur le fait que chacun, dans un souci d’équité, peut également porter sa réflexion et imaginer comment permettre au vivre ensemble d’émerger. La reconnaissance de notre propre créativité et de nos possibilités dans la participation de la vie publique est un pas de géant, si ce n’est le plus important, vers l’autonomie. Si chacun d’entre nous s’émancipe du discours officiel et ose présenter la vérité qu’il porte en lui, et quelle qu’elle soit, nous sommes enfin près pour se mettre à avancer ensemble. Cette étape est pourtant épineuse puisque nous avons tous tendance à nous unir en petits groupes scindés, partis politiques, associations, collectifs, structures encadrantes. Si une pensée qui nous est propre n’entre pas dans le cadre d’un groupe mais est associée à un autre groupe ou parti, nous voilà bien gênés et parfois jugés par nos proches. La liberté de parole doit être totale, non étiquetée, tous les propos doivent être entendus, quels qu’ils soient, pour qu’on puisse en débattre, les examiner et les faire avancer. On doit pouvoir écouter les propos de ceux qui sont jusqu’alors des « adversaires politiques », peutêtre reconnaître le bien fondé de certaines de leurs remarques, tout au moins les ECOUTER et se faire sa propre opinion. Dans une idée du vivre ensemble libérée de l’organisation politique actuelle, il n’y a plus d’adversaires politiques, il y a une somme d’individus, tous différents, présentant chacun un point de vue, et qui participent tous à la vie publique. Je renvoie ici aux difficultés et accusations vécues actuellement par Etienne Chouard, et à la calomnie actuelle qu’il subit dans les médias nationaux. Son billet est très bien écrit, très juste et émouvant à ce sujet, ainsi que les autres articles qui font suite. http://chouard.org/blog/2014/11/28/pourqueleschosessoientclaires/
- Pour terminer, j’ajoute que disposer d’une salle publique en tant que citoyen, donc sans se définir comme appartenant à tel ou tel groupe, association ou parti, est quasiment impossible aujourd’hui.
La parole est verrouillée et prise en charge, triée et sélectionnée par les responsables des lieux qui sont pourtant publics. D’où la difficulté de faire émerger des initiatives collectives, puisqu’elles sont soumises à des décisions individuelles, alors que c’est l’inverse qui devrait avoir lieu dans un lieu public. Ici je renvoie à l’article de Sylvain Rochex publié sur le site de la Tvnet citoyenne, média local et indépendant e Chambéry.

